Patrimoine oublié

Hors des lieux de passage mais pourtant si près de vous, des mondes oubliés subsistent.

Arrêtez-vous et regardez les, ces ruines que nous avons pris l'habitude de ne plus voir.
Vous découvrirez des architectures imposantes rongées par le temps.
Vous observerez la végétation qui poursuit sa reconquête au fil des saisons.
Vous ressentirez le calme assourdissant qui règne dans ces sanctuaires.

Ces édifices, balayés par les courants d'air, sont déserts. Ils conservent cependant les traces de l'activité humaine passée.
L'imagination aidant, les anciens occupants reviendront. Avec vous, ils déambuleront parmi ces vestiges qui furent leur quotidien et souvent leur fierté.
L'espace d'un instant, remontons le temps et redonnons vie à ces lieux pétrifiés.

L'oubli et la décrépitude ont offert une nouvelle majesté à un patrimoine qui se désagrège.
Visitons le une dernière fois avant qu'il ne redevienne poussière.

Posée sur la plaine rouge, la carcasse d'acier s'oxyde inexorablement. L'inextricable labyrinthe de machines, tuyaux et passerelles est visible de loin, au travers des vastes fenêtres ravagées.
Dans ce tombeau de l'industrie, les machines se désagrègent silencieusement en vomissant leur amiante. Ici disparaît encore un vestige de l'époque, récente, où l'industrie de l'acier faisait vivre la vallée. L'usine n'est plus qu'une sinistre balafre qui défigure une région désemparée.

Mes pensées divaguent à la lisière de la conscience. J'imagine une terre malmenée et des ouvriers vivant dans des conditions misérables. Chaque matin, les hordes de travailleurs sont avalées par l'usine qui tremble et vomit des panaches de fumées épaisses et noires. Les machines en transe hurlent, tournent et projettent leurs souffles d'enfer.
Mon imagination s'emballe. L'usine ondule, grandit et se métamorphose alors que le bruit se fait assourdissant. Des créneaux apparaissent au sommet des hautes tours, l'architecture devient grandiose. Un château émerge maintenant de la forêt. Trois tours majestueuses dominent la vallée. Mon esprit poursuit ses divagations, prisonnier de ces visions dantesques et du vacarme du métal déchaîné.

L'allée de chênes conduit vers un lieu mystérieux qui domine la vallée. De solides grilles défendent encore l'accès à des murailles massives et hors d'âge mais la forteresse ne resplendit plus de l'éclat qui fut le sien.
Les larges tours crénelées ont connu sept siècles d'histoire qui se terminent dans l'oubli et le délabrement. Accrochés aux murs des vastes salles de bal, les miroirs ne renvoient plus que l'image de parquets pourrissants et de charpentes qui s'effondrent.

En surface, les vénérables murailles surplombent la vallée. A quelques mètres sous terre, d'imposantes fondations de pierres s'ancrent dans le calcaire. Au fil des siècles, les couloirs souterrains abritèrent d'innombrables réfugiés qui ont laissé les traces de leurs passages. Trois siècles de dessins et gravures s'étalent sur les parois. Aux appels à la liberté, succèdent les échos de la révolution française puis quelques traces de la guerre.
Ces sombres galeries qui ont connu la fin du siècle des Lumières et les débuts de la République, abritent de grandes merveilles. Ce sont des dizaines de visages et de silhouettes polychromes qui ornent les parois d'un salle de veille.

Quelle étrange sensation que de quitter la lumière du soleil, franchir la bouche de cavage et explorer le réseau souterrain d'un territoire méconnu.
Isolés du monde extérieur, nous arpentons les kilomètres de galeries d'un vaste et ténébreux labyrinthe. Grand est le risque de se perdre au fil des sombres ouvertures, des piliers colossaux et des puits obscurs.

Il existe un lieu abandonné des hommes. Nul n'arpente plus ce qui reste des escaliers abrupts, des passerelles vertigineuses qui conduisent vers les étages supérieurs inondés de lumière.
Le grondement des machines s'est arrêté, remplacé par un silence éternel que brise parfois le chant de la pluie. L'eau traverse les toits éventrés et s'infiltre dans les méandres inextricables des canalisations. Elle ronge les engrenages, corrode les piliers. Elle caresse le métal et l’habille de textures surnaturelles. Le ruissellement descend dans les profondeurs de l'usine où règne une obscurité absolue et perpétuelle. Perçant difficilement cette noirceur, nos lampes révèlent des machines énormes, inconnues, figées pour l'éternité.

Quelques heures passées sous la terre pour re-découvrir un patrimoine oublié. Un labyrinthe de galeries, des piliers énormes soutenant une voute à une dizaine de mètres. Tout cela plongé dans la nuit perpétuelle.
Par l'un des puits d'extraction, les racines d'un colosse végétal descendent vers les profondeurs, perforent et éclatent la roche.

Voilà maintenant treize ans qu'il n'a plus mis les pieds dans l'usine. L'approche est hésitante, mélange de fascination et de répulsion. L'envie de revoir ces lieux s'oppose à la certitude de la peine qui s'annonce.
Les fenêtres cassées et les murs délabrés mettent déjà en garde le visiteur. L'usine n'est plus que l'ombre de ce dont il se souvient. Malgré tout, d'un geste maintenant résolu, il pousse la porte de ce qui fut pendant des années son travail, sa fierté.

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