Patrimoine oublié

Hors des lieux de passage mais pourtant si près de vous, des mondes oubliés subsistent.

Arrêtez-vous et regardez les, ces ruines que nous avons pris l'habitude de ne plus voir.
Vous découvrirez des architectures imposantes rongées par le temps.
Vous observerez la végétation qui poursuit sa reconquête au fil des saisons.
Vous ressentirez le calme assourdissant qui règne dans ces sanctuaires.

Ces édifices, balayés par les courants d'air, sont déserts. Ils conservent cependant les traces de l'activité humaine passée.
L'imagination aidant, les anciens occupants reviendront. Avec vous, ils déambuleront parmi ces vestiges qui furent leur quotidien et souvent leur fierté.
L'espace d'un instant, remontons le temps et redonnons vie à ces lieux pétrifiés.

L'oubli et la décrépitude ont offert une nouvelle majesté à un patrimoine qui se désagrège.
Visitons le une dernière fois avant qu'il ne redevienne poussière.

Je m'immerge dans le royaume de l'acier pur et absolu. Il est omniprésent, en milliard de particules qui dansent un ballet scintillant. La fine poudre noire caresse mes doigts, sature ma langue de ce goût métallique obsédant.
Dans l'ancien temps, celui où les pères gagnaient ici le salaire d'une famille, l'acier liquide alimentait des creusets démesurés et les torpilles transportaient leur fournaise le long de cette coulée continue de métal en fusion, ce déchainement de feu, ces forges de l'enfer.

La fin de l'été prélude à l'explosion des couleurs qui métamorphoseront la forêt en un flamboiement d'ors et de rouges. Il règne encore une douce chaleur qui enveloppe le pied de la falaise à laquelle mène un sentier abrupt. D'une large déchirure dans la paroi, un air froid prépare déjà ceux qui vont plonger vers la cavité à la découverte d'un monde inattendu, sombre et confusément hostile.
La grotte est démesurée, la lumière s'y perd rapidement et laisse place à la nuit. Quelques vestiges du passé apparaissent. Des passerelles de bois que l'humidité et les moisissures achèvent de désagréger, s'accrochent encore aux parois ruisselantes.

Quelle sensation rare que ce passage furtif dans ces univers que je côtoie depuis si longtemps. Je devrais probablement m'affliger de ce qui n'est plus que ruine et déchéance. L'image de plafonds éventrés, d'un mobilier ravagé, d'une demeure promise à un sombre destin devrait-elle me troubler?
Il n'en est rien. Ici, je suis en paix, seul au monde. Dans ces havres de sérénité, chaque son est un intrus pour ma conscience qui se dilue avec délice dans une fascinante contemplation.

Sitôt l'obstacle d'épines, d'échardes et de pièges végétaux franchi, j'accède à un autre univers, isolé des regards. Je marche sur un sol moite et glissant, couvert d’une mousse qui sature l'air d'une odeur puissante. Un brouillard de fines gouttelettes enveloppe ce fragment de jungle dans lequel se dissimulent quelques princesses qui resplendirent en des temps révolus.

Mes doigts tracent des sillons noirs dans la poudre qui recouvre toutes choses.
Je me tiens dans un univers de poussière, une poussière fine et sèche, qui s'illumine pourtant d'éclats merveilleux. Quelques rares rayons solaires parviennent à franchir la végétation dense, traversent la crasse des fenêtres et atteignent les œuvres des anciens artisans de la lumière. Le trait lumineux percute le cristal et explose en couleurs qui éclaboussent les murs ou se perdent dans les ombres.

Je m'aventure dans une forêt profonde, à la recherche du secret qu'elle garde, je le sais, depuis des décennies.
Ce n'est qu'à quelques pas de la construction que les arbres s'écartent pour révéler les imposantes murailles. Suis-je devant une antique forteresse qui soutint quelques violents assauts dans les anciens temps? Les remparts purent-ils contenir l'intrusion d'une horde barbare? Les assiégés furent-ils décimés ou bien repoussèrent-ils les agresseurs hors des fortifications?

Je parcours une ruine que la divine lumière n'atteint plus. L'atmosphère y est glaciale et dérangeante, presque effrayante.
Cette église qui a perdu son âme, aspirée dans le néant, abrite encore d'admirables vestiges séculaires et quelques vitraux que le temps dévore.

Le temps de sa toute première descente sous la terre est maintenant venu. C'est le moment pour lui de découvrir en ma compagnie ces étranges sanctuaires où le temps s'est arrêté. Quelques coups de pagaies nous éloignent de la berge et nous glissons lentement sur une eau limpide qui répercute ses reflets sur les mille nuances de la pierre.
Nous évitons des galeries qui abritent des colonies de chauve-souris en hibernation à quelques centimètres de la surface. Sans les déranger, nous nous enfonçons plus avant et l'embarcation nous mène de galeries en galeries à la découverte de dessins, inconnus de tous, qui parsèment les parois.

Je vous convie à une découverte qui s'écarte de mes habituelles visites car c'est d'un bond d'un millier d'années dans le passé dont il s'agit ici.
La très ancienne chapelle troglodytique fut mise à jour lors de l'effondrement d'un partie de la falaise qui l'abritait. Dans ce petit labyrinthe, les couloirs sont tortueux et les salles qui étaient noyées dans la falaise débouchent maintenant sur des ouvertures béantes au dessus du vide. Des banquettes de pierres, d'un confort austère, entourent un autel monolithique qui recueillit les prières des ascètes.

Des chênes majestueux, des rhododendrons centenaires et quelques digitales mortelles masquent une merveille glacée qui émerge au bout de l'allée sinueuse. Je suis entré sur le domaine par un flamboyant matin d'été et me voici sans transition dans la mélancolie d'un automne éternel sur lequel le cycle des saisons s'est immobilisé à dessein.
C'est maintenant le temps de la somnolence, qui offre au château une fragile protection contre la sénescence et l'entropie mais les couleurs, enfuies, ont laissé place à un linceul gris qui recouvre toutes choses.

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